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Il est naturellement animé par l’envie d’apprendre, une curiosité instinctive, une capacité à créer, imaginer, découvrir. Et cela durant toute sa petite enfance (selon certaines études, un enfant de 4 ans poserait en moyenne près de 400 questions par jour. questionnement…).
Il est donc spontanément « surdoué » et toutes ses richesses intérieures n’attendent qu’à être explorées, révélées, valorisées par l’adulte. « Il faut aider l’enfant à trouver qui il est, sans jugement », préconise l’auteur d’Alphabet.
Notre système éducatif actuel est-il à la hauteur de cette mission à la fois simple et compliquée mais tellement essentielle qui est d’« élever l’enfant » dans l’esprit d’Albert Jacquard ? L’aide-t-il par ailleurs à affronter au mieux ce monde plus que jamais injuste, instable et imprévisible ? Hélas non !

Certes, l’école du 21e siècle n’est plus celle de « papa », fort heureusement. Les méthodes pédagogiques, le statut de l’élève, la formation des enseignants, l’ouverture au monde… bien des choses ont changé en quelques décennies. Et en comparaison avec d’autres régions du globe, notre enseignement figure évidemment parmi les mieux lotis – aujourd’hui, plus de 61 millions d’enfants ne sont toujours pas scolarisés et on compte plus de 774 millions d’analphabètes sur la planète.
Il n’empêche : de façon générale, notre enseignement demeure profondément inégalitaire, très normatif, de plus en plus standardisé et bien trop peu harmonieux et épanouissant pour l’enfant et l’adolescent.

Evaluer, tester, classer

Aujourd’hui, l’école, malgré ses grands principes fondés sur l’égalité des chances, l’émancipation ou l’accès à la citoyenneté, reste profondément enracinée dans le mérite individuel, la compétition/confrontation, la réussite, etc. Elle fonctionne à coups de programmes, d’évaluations, de classements, de tests d’apprentissage. Ce qui, à l’échelle de l’élève, laisse peu de place pour la coopération, la solidarité, l’apprentissage en groupe et « produit l’ultra-individualisme et l’égoïsme », déplore Jean-Pierre Kerckhofs, président de l’Appel pour une école démocratique (APED) [1].
L’école est par ailleurs devenue une énorme machine qui, dès la petite enfance, sélectionne, oriente et hiérarchise. L’élève qui ne suit pas est rapidement catalogué « à problème » ou « en difficulté ». Plus tard, la filière dominante est l’enseignement général ; les autres voies alternatives (le technique, le professionnel, le contrat d’apprentissage…) sont synonymes de « relégation ». Avec, en bout du cycle, la seule et unique voie à emprunter, l’université. Malheur à ceux qui, durant ce parcours tout tracé, ne parviendront pas à suivre ! Et pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes  : décrochage scolaire, taux de redoublement inquiétant, ségrégation socio-économique, souffrance liée à l’échec… Des milliers de jeunes se retrouvent broyés par le système, exclus, en déshérence. Des jeunes que notre enseignement n’est pas parvenu à « élever », à faire « éclore », et qui pourtant avaient en eux un potentiel à valoriser.

La soumission aux lois du marché

L’école, en outre, est devenue un gigantesque marché. A l’échelle locale, les établissements se font concurrence. C’est la course aux financements, au marketing scolaire, aux taux de réussite que l’on affiche comme autant de trophées. Et au niveau européen et mondial, l’éducation est devenue une marchandise (presque) comme une autre. Ouverture d’écoles privées à but lucratif, étudiants endettés après avoir dû financer leurs études [2], création de centres d’excellence pour réussir les tests internationaux, fermeture de facultés universitaires jugées non rentables ou trop peu attractives… En Chine, aux USA, en Grande-Bretagne, chez nous, la tendance est là : des systèmes scolaires de plus en plus soumis aux lois du marché, qui sont appelés à fabriquer, non plus des citoyens éclairés et émancipés, mais des « techniciens efficaces », comme disait Albert Jacquard, au service d’un système économique basé sur l’accumulation de richesses à tous prix [3].
L’école, enfin, devrait se trouver au centre de toutes les attentions politiques, ce qui est loin d’être le cas. Aujourd’hui, environ 5,5 % du PIB sont consacrés à l’enseignement en Belgique. Dans les années 80, ce pourcentage était d’environ 7 %. A chaque crise, le secteur est mis à mal, alors que tout le monde s’accorde à dire que ça devrait être « la » priorité politique. Allez comprendre.
En 2015, le gouvernement PS-CDH devra économiser 140 millions d’euros à la Communauté française. Et l’école va trinquer une fois de plus…

Sortir des carcans actuels

« Tout système arrive à sa fin, c’est un processus naturel et notre système en est là », prédit le réalisateur d’Alphabet. On voudrait le croire. Car, au-delà du contexte inquiétant décrit ci-dessus, l’école du 21e siècle regorge aussi de ressources et d’inventivité : des éducateurs pionniers, hors pair ; des méthodes pédagogiques innovantes et prospectives ; des syndicats, des fédérations de parents, des lieux de réflexion où l’on réinterroge sans cesse le système éducatif, où l’on tente d’inverser la tendance, de sortir des carcans actuels, bref de construire une école qui instruit autant qu’elle nourrit, qui valorise autant qu’elle aide les enfants à devenir eux-mêmes  : des esprits libres et des citoyens critiques.

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

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