Sophie

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Perte de l’estime de soi. Découragement. Ressentiment. Relégation. Sentiment d’échec. Individualisme. Lutte des places… Tous ces mots terriblement négatifs sont aujourd’hui associés à notre système d’enseignement. Entrés à l’école à trois ou quatre ans pleins d’enthousiasme et créativité, nombre d’enfants en sortent quelques années plus tard soit cassés, soit obsédés par l’idée d’être les premiers, soit encore obligés de suivre une voie qu’ils n’ont pas vraiment choisie. L’avenir de notre société ne se joue peut-être pas exclusivement derrière les murs de nos écoles, mais il est certain que les jeunes qui en sortent seront partie prenante du monde de demain. Les former à être des adultes autonomes, actifs et agissants sur leur environnement, confiants en leur valeur intrinsèque, solidaires : ne serait-ce pas là un premier pas dans la bonne direction ? Et si nous enseignions la coopération plutôt que la compétition ?

La méritocratie règne en maître dans nos cours de récré. Grâce à ses efforts, à son travail, à son attention, tout enfant fréquentant notre enseignement pourrait s’élever, progresser et s’en trouver justement récompensé… Cette idéologie, ancrée depuis des décennies dans les têtes de nos décideurs, de beaucoup d’enseignants et de parents a façonné notre système. Elle est pourtant très contestée aujourd’hui. Tout simplement parce qu’elle est fausse : « L’école de l’égalité des chances est celle des “gagnants” de la mobilité sociale. Elle est aussi, et de plus en plus, celle des “perdants” pour un nombre croissant d’élèves », constate Dominique Grootaers, chargée de cours à l’UCL, collaboratrice de l’ASBL Le Grain. L’un des effets sur le terrain de cette idée de mérite individuel est bien entendu la valorisation du travail de l’élève seul, sanctionné par des points, par un classement. Avec des meilleurs et des moins bons. « c’est mortifère comme philosophie, remarque Jean-Pierre Kerckhofs, président de l’Appel pour une école démocratique (APED). À l’échelle de l’élève, on produit l’ultra-individualisme et l’égoïsme. À l’échelle collective, cette idéologie se traduit par la guerre économique qui peut aboutir, dans les cas extrêmes, à la guerre tout court ! Notre société basée sur la compétition est en train de se casser la figure. Est-ce donc vraiment à cela que nous voulons préparer les enfants ?

Apprendre ensemble

D’autres façons d’apprendre existent pourtant. Dans certaines écoles (rares en Belgique), dans certaines classes, c’est une pédagogie coopérative qui a remplacé la compétition. « Ses grands principes sont qu’on apprend mieux les choses en les ancrant dans le concret, dans l’action, ainsi qu’en se confrontant les uns aux autres, en écoutant les différents points de vue, explique Aude Limet, formatrice en promotion sociale et en formation continuée. Quant aux évaluations, elles sont là pour nous aider à progresser, et pas du tout pour sélectionner. »

Ces pédagogies coopératives (car il en existe différentes versions) cherchent à favoriser la réussite de tous. Elles s’appuient sur une démarche de groupe et sans y fondre l’individu et veulent développer les capacités à transformer les conditions de vie, les siennes et celles des personnes dont on est solidaire.

Prenons pour exemple un « classique » de la pédagogie mise au point par le mouvement Freinet : le texte libre. L’élève choisit un sujet et rédige un texte, à l’attention d’un correspondant ou du journal de la classe. Il le retravaille dans un second temps, à l’aide d’un guide de correction collectif, de lectures, de travaux d’autres élèves, etc. La classe vote ensuite pour décider quels textes vont être peaufinés collectivement. Ceux-ci seront enfin mis en page, illustrés et publiés. Une telle démarche autorise un apprentissage à « entrées multiples », elle s’intéresse à la réalité de l’enfant. Et puis, analyse Dominique Grootaers, « l’erreur est considérée comme normale et devient un point d’appui pour progresser. Les remarques, les critiques et les suggestions reçues sont vécues comme un service et non une stigmatisation. L’apport des autres est précieux, pour aider à découvrir ses limites, à élargir ses points de vues ».

Avec des pédagogies coopératives, on apprend ensemble, tout en développant des compétences sociales (apprendre à écouter, prendre la parole dans un groupe au bon moment, etc.). Le groupe-classe devient une microsociété. Evidemment, des biais existent. Toute méthode ayant naturellement ses avantages et ses inconvénients.

« Lorsqu’un enseignant ne supervise pas d’assez prés la méthode coopérative, des élèves peuvent par exemple s’inscrire dans des rôles de « leaders » ou de « suiveurs », remarque Alain Baudrit, professeur à l’Université de Bordeaux, coadministrateur du laboratoire Culture, Education, Sociétés. Faire que les élèves soient dépendants les uns des autres, que ce soit l’association des activités menées par chacun qui donne forme à la production collective est de nature à réduire ce genre de biais. »

Entraide et réflexion critique

Il n’est pas question ici de panacée, et le renouvellement, la créativité dans les façons de faire sont là aussi indispensables. Mais tout de même, si les enfants qui sortent de ce type de scolarité sont globalement plus épanouis, confiants en eux-mêmes et solidaires, pourquoi les exemples sont-ils si peu nombreux ?

Il y a comme un effet de boule de neige : si les autorités ne considèrent pas ces pédagogies comme légitimes, qu’elles sont absentes des cursus des futurs professeurs, alors même qu’elles demandent un investissement très fort de ces derniers, les développer est compliqué. D’autant qu’elles remettent en cause le rapport au savoir qu’ont nombre d’entre nous, en ne considérant pas la « vérité » comme un objet extérieur, préexistant, qui s’impose à l’élève, mais bien comme un apprentissage venant de l’intérieur, obtenu par essais et erreurs et par la confrontation avec les autres.

« La coopération est un enjeu politique, commente Aude Limet, qui implique une remise en cause du pouvoir, une réflexion critique sur son environnement. Des gens autonomes et qui s’entraident, cela peut menacer le pouvoir… »

Cela vaut pourtant la peine de batailler – de coopérer – pour faire avancer les choses. « Dans notre société, celui qui n’est pas dans la norme est souvent stigmatisé, remarque Dominique Grootaers. Or les parents n’ont pas envie de cela pour leur enfant, c’est normal. Il faut donc valoriser d’autres façons de réussir, montrer que les entreprises coopératives par exemple fonctionnent efficacement dans le secteur économique, faire passer l’idée qu’un succès est possible dans des sphères où la compétition n’est pas essentielle. D’ailleurs, les chefs d’entreprises classiques sont eux aussi en quête de jeunes qui ont expérimenté la réussite, car ils ont besoin de travailleurs qui y croient et qui ne soient pas cassés par le système. » En Belgique, le rénové a pendant quelques années insufflé dans notre enseignement certains principes des pédagogies coopératives. Même s’il a fait long feu, il a laissé des acquis sur lesquels nous pouvons nous appuyer. « Dans les études internationales, les élèves de la Fédération Wallonie-Bruxelles n’obtiennent pas de très bons résultats, mais ils se disent plus heureux, se sentent mieux soutenus par leurs profs qu’ailleurs, poursuit Dominique Grootaers. Ils sont aussi plus ouverts à l’autre. » Un début timide mais encourageant ?pedago1

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Il est naturellement animé par l’envie d’apprendre, une curiosité instinctive, une capacité à créer, imaginer, découvrir. Et cela durant toute sa petite enfance (selon certaines études, un enfant de 4 ans poserait en moyenne près de 400 questions par jour. questionnement…).
Il est donc spontanément « surdoué » et toutes ses richesses intérieures n’attendent qu’à être explorées, révélées, valorisées par l’adulte. « Il faut aider l’enfant à trouver qui il est, sans jugement », préconise l’auteur d’Alphabet.
Notre système éducatif actuel est-il à la hauteur de cette mission à la fois simple et compliquée mais tellement essentielle qui est d’« élever l’enfant » dans l’esprit d’Albert Jacquard ? L’aide-t-il par ailleurs à affronter au mieux ce monde plus que jamais injuste, instable et imprévisible ? Hélas non !

Certes, l’école du 21e siècle n’est plus celle de « papa », fort heureusement. Les méthodes pédagogiques, le statut de l’élève, la formation des enseignants, l’ouverture au monde… bien des choses ont changé en quelques décennies. Et en comparaison avec d’autres régions du globe, notre enseignement figure évidemment parmi les mieux lotis – aujourd’hui, plus de 61 millions d’enfants ne sont toujours pas scolarisés et on compte plus de 774 millions d’analphabètes sur la planète.
Il n’empêche : de façon générale, notre enseignement demeure profondément inégalitaire, très normatif, de plus en plus standardisé et bien trop peu harmonieux et épanouissant pour l’enfant et l’adolescent.

Evaluer, tester, classer

Aujourd’hui, l’école, malgré ses grands principes fondés sur l’égalité des chances, l’émancipation ou l’accès à la citoyenneté, reste profondément enracinée dans le mérite individuel, la compétition/confrontation, la réussite, etc. Elle fonctionne à coups de programmes, d’évaluations, de classements, de tests d’apprentissage. Ce qui, à l’échelle de l’élève, laisse peu de place pour la coopération, la solidarité, l’apprentissage en groupe et « produit l’ultra-individualisme et l’égoïsme », déplore Jean-Pierre Kerckhofs, président de l’Appel pour une école démocratique (APED) [1].
L’école est par ailleurs devenue une énorme machine qui, dès la petite enfance, sélectionne, oriente et hiérarchise. L’élève qui ne suit pas est rapidement catalogué « à problème » ou « en difficulté ». Plus tard, la filière dominante est l’enseignement général ; les autres voies alternatives (le technique, le professionnel, le contrat d’apprentissage…) sont synonymes de « relégation ». Avec, en bout du cycle, la seule et unique voie à emprunter, l’université. Malheur à ceux qui, durant ce parcours tout tracé, ne parviendront pas à suivre ! Et pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes  : décrochage scolaire, taux de redoublement inquiétant, ségrégation socio-économique, souffrance liée à l’échec… Des milliers de jeunes se retrouvent broyés par le système, exclus, en déshérence. Des jeunes que notre enseignement n’est pas parvenu à « élever », à faire « éclore », et qui pourtant avaient en eux un potentiel à valoriser.

La soumission aux lois du marché

L’école, en outre, est devenue un gigantesque marché. A l’échelle locale, les établissements se font concurrence. C’est la course aux financements, au marketing scolaire, aux taux de réussite que l’on affiche comme autant de trophées. Et au niveau européen et mondial, l’éducation est devenue une marchandise (presque) comme une autre. Ouverture d’écoles privées à but lucratif, étudiants endettés après avoir dû financer leurs études [2], création de centres d’excellence pour réussir les tests internationaux, fermeture de facultés universitaires jugées non rentables ou trop peu attractives… En Chine, aux USA, en Grande-Bretagne, chez nous, la tendance est là : des systèmes scolaires de plus en plus soumis aux lois du marché, qui sont appelés à fabriquer, non plus des citoyens éclairés et émancipés, mais des « techniciens efficaces », comme disait Albert Jacquard, au service d’un système économique basé sur l’accumulation de richesses à tous prix [3].
L’école, enfin, devrait se trouver au centre de toutes les attentions politiques, ce qui est loin d’être le cas. Aujourd’hui, environ 5,5 % du PIB sont consacrés à l’enseignement en Belgique. Dans les années 80, ce pourcentage était d’environ 7 %. A chaque crise, le secteur est mis à mal, alors que tout le monde s’accorde à dire que ça devrait être « la » priorité politique. Allez comprendre.
En 2015, le gouvernement PS-CDH devra économiser 140 millions d’euros à la Communauté française. Et l’école va trinquer une fois de plus…

Sortir des carcans actuels

« Tout système arrive à sa fin, c’est un processus naturel et notre système en est là », prédit le réalisateur d’Alphabet. On voudrait le croire. Car, au-delà du contexte inquiétant décrit ci-dessus, l’école du 21e siècle regorge aussi de ressources et d’inventivité : des éducateurs pionniers, hors pair ; des méthodes pédagogiques innovantes et prospectives ; des syndicats, des fédérations de parents, des lieux de réflexion où l’on réinterroge sans cesse le système éducatif, où l’on tente d’inverser la tendance, de sortir des carcans actuels, bref de construire une école qui instruit autant qu’elle nourrit, qui valorise autant qu’elle aide les enfants à devenir eux-mêmes  : des esprits libres et des citoyens critiques.

hugues.dorzee@imagine-magazine.com

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« Ce système [éducatif] ne produit plus des adultes heureux. » Ce cri d’alarme, c’est le réalisateur autrichien Erwin Wagenhofer qui le lance. Alphabet, son dernier documentaire, projeté en salles dès le 17 septembre et soutenu par Imagine Demain le monde, s’interroge sur la manière dont aujourd’hui, dans nos sociétés industrialisées, nous éduquons nos enfants selon un système où les critères prédominants sont l’esprit de compétition, la rentabilité, le conformisme et la peur.
Dès leur naissance et jusqu’à l’âge adulte, ils seront, qu’on le veuille ou non, classés, conditionnés, formatés. Ils seront appelés à évoluer dans un environnement plein de normes et de carcans, qui sélectionne et exclut, laissant très peu de place à l’éveil, l’esprit critique et l’imagination. Un monde qui n’aime ni les perdants ni les faibles. Et qui produit, en priorité, des individus qui seront en phase avec les exigences du marché : citoyens dociles, travailleurs malléables, consommateurs asservis, etc.
La conclusion de Wagenhofer ? Plus qu’une simple réforme de notre système éducatif, c’est un changement radical de modèle qui s’impose si l’on veut offrir un avenir plus radieux aux générations futures.

Faire « éclore » l’enfant

Eduquer, du latin educo, educare. Ce verbe signifie « nourrir », « instruire », rappelait Albert Jacquard, dans L’héritage de la liberté (Seuil, 1991). Mais il vient aussi et surtout, selon l’essayiste français, du mot e-ducere, c’est-à-dire « conduire hors de ». Traduisez : élever l’enfant, le faire « éclore » en quelque sorte. « L’objectif premier de l’éducation, soutenait ainsi le grand généticien, c’est évidemment de révéler à un petit homme sa qualité d’homme, de lui apprendre à participer à la construction de l’humanitude et, pour cela, de l’inciter à devenir son propre créateur, à sortir de lui-même pour devenir un sujet qui choisit son devenir, et non un objet qui subit sa fabrication. »
Tous les enfants ne naissent pas égaux. Tous n’ont pas le même « bagage » pour affronter la vie. Et le déterminisme, notamment social et économique, fait aussi partie du genre humain. Mais quand il vient au monde, le petit homme dispose d’un énorme potentiel et de nombreuses aptitudes.

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