art4 Nos écoles sont dans une situation de « quasi-marché ».

Le système scolaire belge est empreint de libéralisme.

Mais comment en sommes-nous arrivés là ?

« La philosophie libérale a marqué la Belgique dès sa naissance, raconte la sociologue Dominique Grootaers, chargée de cours à l’UCL et collaboratrice de l’ASBL Le Grain. Une philosophie qui met en avant l’individu et se méfie de l’Etat. » Auparavant zone occupée par un pouvoir très centralisateur comme les Pays-Bas, le nouvel Etat créé en 1830 veut absolument s’en démarquer.
Dans l’enseignement, cela se traduit par des pouvoirs organisateurs très autonomes. « La société fondée sur le système des « piliers » (1) [
2] est au cœur du projet belge, ajoute le chercheur de l’UCL Samir Barbana, laisser à chacun l’initiative de créer ses propres écoles est dès lors logique. On donne également la liberté aux parents de choisir leur école, et celle-ci est financée suivant le nombre d’élèves qu’elle accueille. » Un système de « quasi-marché ».

 

L’influence du libéralisme induit aussi une mise en avant de la méritocratie. « Au 19e siècle, c’était une vision positive : elle récompensait des individus courageux, doués volontaires, qui allaient améliorer leur sort », complète Dominique Grootaers. L’école, réservée au départ à l’élite sociale, s’ouvre peu à peu aux plus pauvres. « Les enfants d’ouvriers, dit Jean-Pierre Kerckhofs, président de l’APED, se retrouvaient désocialisés désœuvrés après le travail, avec des parents qui n’avaient pas le temps de s’occuper d’eux. »

Est-il dangereux de les laisser à eux-mêmes ou au contraire de les instruire ? Le débat sera tranché en faveur d’une obligation scolaire jusqu’à la fin du primaire. Dans les années 20, des bourses sont offertes aux plus prometteurs, pour leur permettre de poursuivre leur scolarité. « L’évolution du marché du travail va changer l’école, poursuit Jean-Pierre Kerckhofs. On créé des écoles techniques pour les meilleurs, puis dans les années 60-70 les besoins en travailleurs qualifiés sont tels que le secondaire s’ouvre à tous. »

 

L’idée d’ « égalité des chances »

 

C’est alors l’idéal de l’égalité des chances qui s’impose : chacun, quelles que soient ses origines sociales, peut avoir accès aux études qu’il désire. Ensuite, « ce sont les aptitudes (nouvelle forme des « dons » de la période précédente) et les motivations (nouvelle forme de la « volonté ») mises en œuvre par chaque élève qui expliquent les différences interindividuelles dans la réussite, l’échec, la poursuite des trajectoires, l’obtention des diplômes et finalement l’avenir professionnel », explique Dominique Grootaers (2). Nous sommes en période de croissance économique, chacun peut trouver un emploi ou presque, et le discours méritocratique est donc perçu comme légitime.

Mais avec la crise de la fin des années 70, le constat de la sélection par l’échec est posé : on oriente en réalité vers des filières moins valorisées celui qui réussit le moins bien, plutôt que de le tirer vers le haut. L’ascenseur social monte de plus en plus rarement, entre pénurie d’emploi, dévalorisation des diplômes et relégation.

« Depuis les années 1990, c’est le principe d’éducabilité généralisée qui prévaut, avec l’idée d’obtenir des compétences de base identiques à l’arrivée, poursuit la sociologue. Tant d’élèves sont alors en échec que l’on se dit que seule, la méritocratie ne fonctionnera pas, et les écoles et enseignants se voient eux aussi responsabilisés. Il leur est demandé de différencier les moyens pour pousser les enfants qui n’y arrivent pas. Ce qui, en réalité, fait toujours reposer, et même toujours davantage, l’échec ou la réussite sur l’individu… »

Ces nouvelles lignes d’arrivée, elles sont aujourd’hui incarnées par le CEB (en fin de primaire) et le CE1D (en fin de premier cycle du secondaire). Ces évaluations, identiques pour toutes les écoles, ont pour but de faire atteindre ce niveau à un maximum d’élèves. « Les résultats ne peuvent être utilisés par les écoles pour faire leur publicité, se félicite Ariane Baye, chargée de cours à l’ULg. Elles ne connaissent d’ailleurs pas les scores des autres établissements. Pour moi, ce système d’évaluation externe a apporté un peu d’équité. Dans notre système de quasi-marché, cela permet au moins d’établir des balises communes, et de pousser à une meilleure prise en charge des élèves très faibles. » Partis d’une logique entièrement libérale, nous corrigerions donc de ce côté légèrement les choses…

 

  • Le pilier libéral (de droite et laïc), le pilier socialiste (de gauche et laïc) et le pilier social-chrétien (religieux et centriste)
  • Lire son dossier « Au-delà d’une méritocratie épuisée », La Revue nouvelle, avril 2006art44
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