Vivre est un risque mortel ou les dangers d’une éducation sans risque

 

 

Nous n’acceptons pas les gâteaux d’anniversaire venant des parents : on ne sait pas ce qu’il y a dedans ni si les règles d’hygiène ont été respectées – il paraît qu’on ne peut plus utiliser les rouleaux de papier de toilette pour les bricolages : ce n’est pas hygiénique, on n’est pas sûr que la personne qui nous les apporte s’est lavé les mains avant de les prendre – Un père de famille porte plainte contre une école : son fils s’est cassé le bras alors que la cour n’avait pas été déneigée –  Nous avons supprimé le bac à sable : c’est dangereux (on ne sait pas ce qu’on y trouve) et pas hygiénique – Une mère se retrouve au centre d’une tornade médiatique pour avoir laissé son fils de neuf ans voyager seul en métro à New York.

On pourrait multiplier les exemples qui mettent en avant le risque et l’impératif d’éviter les risques à tout prix. Au nom de la sécurité, les  enfants ont un territoire de jeux qui s’est considérablement rétréci et il y a une tendance forte à les « mettre sous cloche » pour les protéger. Pourtant, prendre des risques fait partie de la vie et les indispensable pour grandir et se développer.

 

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Vivre et grandir, c’est risqué

 

Un enfant qui commence à marcher tombera inévitablement. On pourrait lui mettre un casque et des genouillères, ou les laisser se déplacer dans un environnement capitonné, pour qu’il n’y ait aucun risque de blessures. Mais ce serait très dangereux pour son développement : on lui apprendrait par là que lorsqu’on tombe, il n’y a pas de conséquences. Et le jour où il n’aura pas son casque ou bien s’il sort de son univers capitonné, il pourrait se faire vraiment mal, n’ayant pas appris à plier les genoux, à mettre les mains en avant, à tomber sur le derrière plutôt que sur la tête. L’enfance est peuplée de plaies, de bleus et de bosses. Et ces plaies, bleus et bosses sont pleins d’enseignements pour les enfants.

Pour autant, il ne s’agit pas de laisser un enfant d’un an seul dans un escalier, ou de laisser un bambin faire ses premiers pas sur un sol peuplé de gros cailloux aux arêtes coupantes. Pourtant un jour ou l’autre, cet enfant gravira et descendra un escalier, marchera et même courra sur un sol inhospitalier. Et il y aura une première fois où il le fera tout seul.

Comme le dit Roger Prott (2010), la pédagogie, c’est « l’art de manier le risque non de l’éviter ».

Entre saleté repoussante et dérive hygiéniste

 

L’hygiène est un autre thème où la question du risque est prépondérante. Les microbes, virus et bactéries sont vus comme de grands ennemis de la santé. Les publicités abondent pour nous vendre des produits qui aseptisent nos toilettes, nos cuisines, nos mains, notre vie. Au nom de l’hygiène, il y a des pratiques très dommageables qui ont été mises en place, certaines aujourd’hui heureusement révolues. Il s’agit, par exemple, des bébés qu’on passait dans un guichet quand ils arrivaient à la crèche, qu’on déshabillait, baignait, dont on vérifiait la température, pour être bien sûr d’éliminer les microbes qui viendraient de la maison. Sur le plan psychique, ces pratiques sont très contestables : elles sont d’une violence insoutenable pour les enfants et leurs parents.

 

Il est vrai que les progrès de l’hygiène ont participé à la réduction considérable de la mortalité infantile. Néanmoins, elle a aussi ses revers. Par exemple, des études ont montré que l’utilisation intensive de certains produits nettoyants est mauvaise pour la santé des bébés. Et l’on a trop tendance à confondre nettoyage et désinfection : la désinfection devrait se limiter aux espaces souillés par les selles, les urines ou le sang.

 

L’ONE recommande aux milieux d’accueil d’utiliser des produits de nettoyage naturels et de limiter la désinfection aux situations spécifiques : « La désinfection systématique du milieu d’accueil n’est pas recommandée. Les produits désinfectants rompent l’équilibre naturel nécessaire entre les bonnes et les mauvaises bactéries (les bonnes bactéries contribuent à la maturation du système immunitaire des enfants. Par exemple : les enfants qui vivent dans une ferme font moins d’allergies). Leur utilisation trop fréquente entraîne une recolonisation toujours plus rapide des espaces par des micro-organismes résistants aux désinfectants et qui deviennent parfois plus agressifs » (ONE, 2010).

 

Par ailleurs, l’hypothèse hygiéniste, selon laquelle l’augmentation des allergies serait entre autres due à une trop grande propreté, est de plus en plus prise au sérieux dans les milieux scientifiques (Boucheny, 2012).

 

Explorations et découvertes, des étapes essentielles pour apprendre à manier le risque

Courir, grimper, sauter (parfois de haut) sont des activités réalisées par tous les enfants en bonne santé. Elles sont extrêmement bénéfiques pour le développement des enfants ; ceux-ci développent leur motricité globale, leur équilibre et apprennent à mesurer les risques et les dangers. Pourtant, depuis quelques dizaines d’années, le territoire de jeu des enfants s’est considérablement rétréci (Gill, 2010). Or, l’enfance est, selon les mots de Tim Gill, « un voyage de la dépendance vers l’autonomie. Au cœur de ce voyage, se trouve un transfert de responsabilité de l’adulte vers l’enfant » (2010, p.24). Il est important de donner aux enfants la possibilité d’expérimenter la liberté et l’exploration.

Il est important que les enfants aient des moments, des espaces où ils puissent jouer sans la présence immédiate des adultes. Selon Roger Prott (2010), « la surveillance implique de pouvoir juger de ce que pourraient faire les enfants, de leur faire confiance et de les rassurer de temps en temps. Dans certaines circonstances, les adultes auront besoin d’intervenir et de restreindre les actions de l’enfant – mais seulement de manière temporaire et non pas permanente » (p.19).

 

Tim Gill (2010) met en avant les bénéfices d’une « philosophie de la résilience » : « Adopter une philosophie de la résilience signifie accepter la possibilité que les enfants se fassent mal ou pleurent mais que, même si cela arrive, tout « incident » à court terme sera grandement équilibré par les avantages à long terme. Accorder aux professionnels de terrain la permission d’adopter une approche équilibrée du risque revient à veiller à ce que leur direction les soutienne même lorsque les choses tournent mal, pour autant qu’ils aient agi de manière raisonnable. Les services, tout comme les enfants, doivent apprendre à rebondir après des situations difficiles. En effet, nous devons tous accepter que les accidents arrivent et que les choses puissent prendre une mauvaise tournure sans que personne ne soit en tort » (p.25). 

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Evaluer les risques et les bénéfices

 

Si l’on regarde les choses uniquement sous l’angle des risques, il y a de fortes chances qu’on interdise beaucoup de choses aux enfants et qu’on les restreigne dans leur besoin de découverte. Une simple fourchette peut se transformer en un instrument de mutilation grave ! Il est bien plus constructif d’évaluer les risques les risques et les bénéfices et de chercher à réduire les dangers potentiels.

Un premier exemple nous est donné par Tim Gill (2010). Depuis 2008, au Royaume-Uni, les fournisseurs de plaines de jeux doivent faire une comparaison risques-avantages, alors qu’auparavant ils ne devaient faire qu’une analyse des risques. Ce changement a eu une portée considérable. « Par exemple, des bacs à sable ont été intégrés dans plusieurs zones de jeux à Londres, en dépit des craintes de contamination par des excréments d’animaux ou du verre brisé. L’évaluation risques-avantages leur a permis de reconnaître que la popularité et la valeur ludique du sable dépassaient de loin les risques qu’il comporte » (p.25).

 

Autre exemple : faut-il permettre/encourager les parents à apporter un goûter à partager (par exemple un gâteau d’anniversaire) ? Si l’on regarde uniquement les risques, on peut se dire qu’on ne sait pas comment le gâteau a été fait, conservé, ni ce qu’il contient. Le laisser consommer par les enfants du lieu d’éducation et d’accueil du jeune enfant (EAJE) pourrait mettre leur santé en danger. Dans cette optique, il semble logique de refuser les aliments préparés à la maison.

 

En revanche, si l’on fait une évaluation entre les risques et les bénéfices, ont peut se rendre compte qu’un-delà des risques, le gâteau est un moyen de valoriser l’enfant qui l’apporte, cela permet aux enfants de faire des ponts entre leurs différents lieux de vie, ce qui participe à une construction harmonieuse de leur identité. Manger des préparations familiales permet aux autres enfants de goûter de nouvelles saveurs. Cela consolide des relations positives entre les familles et le lieu EAJE.  On le voit, les bénéfices excèdent largement les risques. Néanmoins, on peut quand même réfléchir à comment réduire les risques. Par exemple, on peut demander aux parents quels sont les ingrédients du gâteau, de façon à ne pas le proposer à un enfant qui serait allergique à l’un des composants. On veillera à le conserver dans de bonnes conditions (au frais si nécessaire) jusqu’au moment où il sera mangé. Il est également utile de garder une petite part témoin. Si par la suite, certains enfants étaient malades, il serait possible d’examiner la part de gâteau pour voir si elle est responsable du malaise des enfants et si oui, de trouver la bactérie incriminée et donc d’administrer rapidement le remède le plus efficace. Dernier exemple : faut-il déneiger la cour de récréation d’une école ? Risque de chutes, de fractures et peut-être de procès intentés par des parents mécontents : tout cela plaiderait pour un déneigement total et immédiat ou une interdiction de laisser les enfants jour dans la cour s’il y a de la neige. Si l’on regarde les avantages, on voit clairement le plaisir qu’il y a à jouer avec ce matériel naturel, rare, tant attendu, les jeux qui se créent autour de la neige, les interactions entre enfants qui s’enrichissent. De plus, les enfants qui jouent dans la neige se dépensent considérablement, ce qui est certainement un avantage sur le plan de leur santé et notamment la lutte contre l’obésité ; ils testent et développent leur psychomotricité globale. On le voit, dans cette optique, les avantages sont considérablement plus importants que les risques. Sans compter que déneiger au sel est extrêmement mauvais pour l’environnement, ce qui se paye à long terme sur le plan de la santé, les enfants étant ceux qui ont le plus à perdre de la détérioration de l’environnement. Encore une fois, cela ne dispense pas de réfléchir à réduire les risques. Ainsi, il est utile de déneiger des chemins pour permettre de circuler en toute sécurité. Inutile que la maman enceinte qui vient chercher son bambin ne s’étale sur une plaque de verglas ! On peut aussi construire des règles simples avec les enfants : par exemple, pas de caillou dans les boules de neiges, éviter de lacer au visage, etc.

Mettre en débat, avec les différents membres de l’équipe et avec les parents, la gestion des risques au sein du lieu EAJE

Il est nécessaire de discuter des questions liées au risque avec l’ensemble d’une équipe et également avec les parents. Il est important de réfléchir ensemble aux avantages et aux risques que l’on prend. A ce que l’on risque en faisant telle activité mais aussi au risque que l’on fait prendre aux enfants sur le long terme si on ne la réalise pas.

C’est important de faire valoir cette approche auprès des parents car on peut comprendre qu’en cas d’accident, certains aient des réactions exacerbées. Le dialogue permet souvent de prévenir des complications préjudiciables à tous.

 

 

 

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Conclusion

 

Nous devons garder à l’esprit que le but principal de l’éducation est le « libre développement » : « les enfants doivent être élevés de façon à devenir indépendants et capables d’agir en équipe, d’être autonomes et responsables, de prendre soin d’eux-mêmes et d’autrui » (Prott, 2010, p.18). la sécurité des enfants n’est pas le but ultime et trop les protéger comporte le risque d’un développement limité.

 

Vivre est risque mortel. Grandir est dangereux. Et il nous faut composer avec cette réalité.

 

 

Source : « Grandir à Bruxelles » est une publication de la Commission communautaire française de la Région de Bruxelles-Capitale www.cocof.be 

 

 

Références 

Air de familles, Monsieur Propre?, in Vidéo Air de Familles n°362, ONE, 6 février 2012. Consultable sur www.one.be 

Boucheny, D., L’hypothèse hygiéniste gagne du terrain, 5 février 2012, sur www.medical-congress.com/Focus_sur_l_actualite_du_CPLF_2012-article487 Consulté en décembre 2012

Gill, T., Enfant, quel était votre endroit de jeu favori? in Enfants d’Europe, n°19, nov 2010 pp.24-25.

ONE, L’air de rien, changeons d’air, brochure ONE destinée aux milieux d’accueil, Bruxelles, 2010. Consultable sur www.one.be

 

Prott, R., La Pédagogie : l’art de manier le risque, non de l’éviter, in Enfants d’Europe, n°19, nov 2010, pp.18-19.

Wauquiez, S., Les enfants des bois, Pourquoi et comment sortir en nature avec des jeunes enfants, Books on Demand, Paris, 2008.

   
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