art1a« Il faut renforcer les liens de l’école avec l’entreprise, disent la majorité des partis politiques. D’accord si c’est pour prendre contact avec le monde du travail, effectuer un stage valorisant. Mais pour l’instant il s’agit plutôt de normer les élèves suivant les attentes du marché. » Est-ce le rôle de l’école de former de « bons » travailleurs ? La formatrice en promotion sociale et en formation continuée Aude Limet constate que« beaucoup de jeunes sortent avec un certificat qui ne leur donne en réalité accès qu’à des jobs de mauvaise qualité, où ils seront taillables et corvéables. Et où on ne leur aura pas appris à réfléchir à ce qui se passe autour d’eux. »

« Lutte des places »

L’école et le marché du travail ont toujours eu partie liée (lire aussi p.10). Mais en ces temps de pénurie d’emploi, la pression se fait toujours plus forte, et l’on assiste à une « lutte des places » de plus en plus féroce. « Un des effets de l’école est de hiérarchiser les élèves de manière à orienter les « gagnants » vers les positions professionnelles les plus valorisées et les plus rémunératrices. Ce n’est pas nouveau », constate Jean-Louis Siroux, chargé de recherche FRS-FNRS à l’UCL, qui a étudié la formation en alternance. Mais le chômage de masse et la dégradation de l’emploi pour les moins qualifié « font que le sort des « perdants » s’est encore détérioré ».

Derrière un discours policé de promotion de l’égalité des chances, la reproduction des iniquités sociales se poursuit de plus belle. Car la culture de la remédiation est loin d’être établie dans notre système scolaire. « Les enseignants sont assez démunis face à cela, explique Ariane Baye, chargée de cours à l’ULg dans le domaine du décrochage scolaire. On constate ainsi que des redoublements ont été décidés parfois dès le mois de novembre, alors qu’une remédiation pouvait encore être mise en place. »

Résultat ? Cette remédiation se fait souvent hors de l’école, par le biais de cours privés accessibles seulement aux plus aisés. L’iniquité pénalise toujours davantage les plus défavorisés. La formation en alternance (une partie à l’école, une partie en entreprise) est un exemple des réponses proposées par l’école pour mieux « coller » au monde actuel et revaloriser l’enseignement qualifiant. « Les élèves sont éduqués et socialisés dans une entreprise, décrit Jean-Louis Siroux,  mais pendant ces stages, ils produisent également de la richesse, comme tout autre travailleur. À cette différence prés que leur rémunération reste très faible (et tire vers le bas les conditions salariales de tous). »   

Très bas salaires, tâches parfois sommaires, répétitives et pas très formatives – mais acceptées étant donné la pénurie de stage : les jeunes sont tout à fait conscients d’être relégués à la marge. Et, nourris par le discours méritocratique, « si la plupart d’entre eux n’imaginent pas vraiment améliorer leurs conditions salariales, ils nourrissent l’espoir de devenir de petits patrons, constate le chargé de recherches, ce qui dans bien des cas n’arrivera sans doute jamais. »

Les connaissances générales disparaissent peur à peu de leur programme, engendrant toujours plus une école à deux vitesses (1). « Pourtant, le rôle fondamental de l’école, estime le président de l’APED Jean-Pierre Kerckhofs, est de fournir à des jeunes quels qu’ils soient les clés pour comprendre le monde et ses règles, et si possible les influencer. Lire, écrire, compter, certes, mais aussi acquérir des connaissances technologiques, en histoire et géographie, en culture générale, ainsi que des valeurs. » L’une des pistes régulièrement avancées est de prolonger le tronc commun à la fois général et polytechnique jusqu’à 15 ou 16 ans, pour retarder au maximum la sélection (et l’entrée dans l’enseignement qualifiant pour certains), mais aussi de réguler plus strictement les inscriptions, de développer la remédiation, etc. (2) « Au niveau « micro », chaque parent désire que son enfant sorte gagnant de la compétition. Mais au niveau « macro », ce n’est évidemment pas possible, poursuit Jean-Pierre Kerckhofs. La seule possibilité est d’acquérir des compétences collectives, tous ensemble. »

1) L’argument souvent avancé étant que les élèves s’ennuient dans ces cours généraux. Absurde selon l’APED : « on utilise le fait que l’école les démotive pour dire qu’ils n’en ont pas besoin ! », fait remarquer Jeap-Pierre Kerckhofs

2) Voir le site de l’APED, skolo.org Par ailleurs, la nouvelle majorité à la Fédération Wallonie-Bruxelles a annoncé un tronc commun jusqu’en troisième secondaire et l’engagement de professeurs pour la remédiation.

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