C’est le débat qu’a lancé le linguiste Marc Wilmet (ULB) dans sa leçon publique de septembre à l’Académie de Belgique.

« Silence ! a crié la maîtresse. Si vous continuez tous comme ça, nous allons faire de la grammaire. » Le Petit Nicolas, de René Goscinny. C’est aussi le titre qu’a choisi Marc Wilmet, professeur émérite de linguistique (ULB/VUB), prix Franequi et docteur honoris causa à Paris-Sorbonne, pour sa leçon publique de rentrée à l’Académie de Belgique. Aux yeux de ce linguiste, la grammaire ne devrait pas être enseignée à l’école primaire, car elle est « trop complexe pour des jeunes enfants » : « C’est vers 14 ou 15 ans que l’étude de la grammaire est la plus intéressante. Or, à ce moment-là, on enseigne plutôt la littérature », a-t-il confié sur le site d’information scientifique Dally Science. Pour comprendre son point de vue, une petite page d’histoire est nécessaire. La grammaire scolaire telle qu’on la pratique aujourd’hui a été créée au XIXème siècle. «  On l’enseigne suivant des méthodes qui relèvent du catéchisme, s’emporte Marc Wilmet. Il n’y a aucune intervention de l’intelligence. L’élève doit apprendre un jargon très complexe dont les enseignants ne connaissent pas non plus la véritable signification. »

 bandeau.ecole-tableau-noir-7

Un constat qui semble partagé par les experts (lire ci-dessous). Sur le terrain, les avis sont plus tranchés. Les acteurs insistent sur la nécessité d’aborder la grammaire d’une manière qui fasse sens, tout en épinglant l’importance de cette discipline en tant qu’outil pour apprendre à écrire correctement. Les nouveaux programmes et référentiels vont d’ailleurs en ce sens.

L’obstacle à une réforme de l’apprentissage de la grammaire serait finalement le poids de l’habitude : « La grammaire traditionnelle est presque une demande sociale de la part des parents. Imaginez un instant un parent devant un instituteur lui disant qu’il ne verrait pas le complément d’objet direct en classe ! », commente Benoît Watelet, formateur de profs à la haute école Louvain en Hainaut.

 

Alors, la grammaire est-elle vraiment, comme se plaît à le dire Marc Wilmet, « le dernier surgeon de la scolastique médiévale » ? Faut-il définitivement laisser les termes « auxiliaire », « déterminant », « complément circonstanciel » et compagnie au placard ? Ou n’est-ce que la dernière tendance didactique en vogue, en attendant la suivante ?

Le débat a le mérite de replacer l’intérêt de l’élève au cœur du processus.

 

L’expert «On en fait trop, trop tôt » le terrain «La porte ouverte à une série de travers »

Benoît Wautelet est maître-assistant en langue française à la Haute Ecole Louvain en Hainaut (Helha) de Braine-le-Comte.

Partagez-vous le constat de Marc Wilmet ?

Tout à fait ! On fait trop de grammaire, et trop tôt. Les instituteurs vont même plus loin que ce qu’il y a dans les programmes, c’est dire. Pour ne donner qu’un exemple, en 5ème et 6ème primaires, les élèves étudient souvent toutes les classes de déterminants. Alors que même le programme dit que cela ne sert à rien de les étiqueter.

Est-il possible d’apprendre la grammaire sans utiliser aucune terminologie ?

Il y a moyen d’utiliser beaucoup moins de terminologie qu’actuellement. Pensez au participe passé. Au lieu de retenir une litanie de règles, on peut se dire : « Voilà, j’ai écrit le participe passé, maintenant je regarde si on a déjà mis dans la phrase ce dont on parle. Si c’est le cas, j’accorde, si pas, je n’accorde pas. » Cet exemple permet d’éviter de parler d’auxiliaire être ou avoir ou de complément direct… Cette illustration est éloquente, dans la mesure où, au début de mes cours avec de futurs instituteurs, aucun n’arrive à citer toutes les règles d’accord du participe passé sans se tromper.

 

C’est interpellant…

Effectivement, même les enseignants sont perdus par rapport à la terminologie ! Alors imaginez les élèves… En première primaire certains instituteurs utilisent déjà le mot « déterminant ». C’est un mot qu’on n’utilise jamais ailleurs ! Il s’agit de terminologie abstraite que les enfants ânonnent de manière déclarative, sans comprendre.

Que faire, alors ?

Il faut complètement revoir la manière dont on aborde la grammaire et mieux étalonner la matière. Par exemple, attendre que le pluriel régulier soir totalement automatisé avant de voir les exceptions comme les pluriels en X. L’essentiel se situe au niveau de la formation initiale : c’est le moment de faire réfléchir les futurs instituteurs sur l’intérêt de certaines notions techniques. Pensez aux conjonctions de subordinations : c’est une notion très peu abordable par les élèves, pourtant, sur le terrain, on insiste énormément là-dessus parce que c’est noté dans les programmes… On est vraiment dans de la grammaire de bon-papa.

 

On pourrait travailler sur les programmes ?

Il faudrait être plus rigoureux et scientifique dans les référentiels. C’est tout de même interpellant de se dire que les programmes ne sont pas en phase avec les recherches scientifiques ! Les programmes pourraient aussi remettre explicitement le sens et la compréhension au cœur de l’apprentissage de la grammaire et de l’orthographe. Si les élèves apprennent des règles toutes faites sans les comprendre, ce n’est pas très performant.

 

Se passer de la grammaire pour rendre aux élèves le plaisir de manier la langue française… Sur papier, la formule est séduisante, mais dans les faits, est-ce vraiment possible de faire l’impasse sur cet apprentissage plus que centenaire ?

Pédagogies en vogue, méfiance

Les propos de Marc Wilmet surprennent Bernard Van Coppenolle, directeur de l’Institut de la Providence de Champion (section primaire). « Je ne conçois pas qu’un apprentissage soit ainsi supprimé. Si on retire un morceau du puzzle, cela devient déstructuré ! La grammaire fait partie de l’apprentissage global de la langue française. Elle est nécessaire pour les compétences de savoir-écrire et savoir-parler… La suppression de cette discipline, c’est la porte ouverte à une série de travers orthographiques. Veut-on se retrouver avec des élèves écrivant sans respecter les accords fondamentaux ? ».

Et d’évoquer un effet de balancier au niveau des pédagogies « en vogue » : « ça a été pareil avec la lecture, à un moment, tout le monde s’est précipité sur la lecture globale, si bien qu’on ne voyait plus les lettres ni les sons. On a fini par revenir à une méthode mixte ! »

Et quid de la grammaire des langues étrangères ? Selon ce directeur, cela devient compliqué de se lancer dans cette étude sans avoir observé le processus pour sa propre langue…

Bernard Van Coppenolle estime aussi que l’enfant a besoin d’outils pour ne pas « se perdre ». Il reconnaît tout de même que la terminologie pourrait être simplifiée et, surtout, rendue plus cohérente tout au long du cursus. « Il n’est pas rare qu’un enseignant parle de petit compagnon du nom avant de passer au déterminant. Restons cohérents ! »

Appeler un chat un chat

Parlant de terminologie, Olivier Mottint, instituteur en 4ème primaire à l’Institut Saint-Joseph de Charleroi, plaide pour qu’on appelle un chat, un chat, et donc un auxiliaire, un auxiliaire. Il n’est qu’à moitié d’accord avec la thèse du linguiste de l’ULB : « Si Marc Wilmet fait allusion à la grammaire centrée sur la phrase, qui se décline sous forme d’étiquetage, je suis d’accord qu’on en fait trop. Par contre, on fait trop peu de grammaire textuelle. Mais à mon niveau, j’essaie de tout mettre en œuvre pour éviter la grammaire de laboratoire. Le plus possible, les règles sont appliquées directement dans l’écrit ! » L’enseignant partage le point de vue du directeur de l’école de Champion : la grammaire a son intérêt en tant qu’outil pour apprendre à mieux écrire. Nicolas Demande, le directeur de l’école où enseigne Olivier Mottint, a aussi son mot à dire sur le sujet. « Faire de la grammaire pour dire de faire de la grammaire, je suis d’accord, cela ne sert pas à grand-chose. Quand on travaille de cette manière là, on se retrouve avec des enfants qui connaissent très bien leurs règles mais qui ne les appliquent pas au moment de l’écriture. Dans ce contexte-là, j’approuve à 100% ! Mais il faut aussi souligner que, sur le terrain, cela se voit de moins en moins ! A l’heure actuelle, on travaille à l’intérieur d’activités langagières. »

En clair : lorsque les enfants doivent écrire ou lire un texte, il peut s’avérer pertinent de leur proposer des activités courtes de structuration dans ce cadre, soit des petits « encadrés » théoriques à appliquer directement dans le contexte. A l’instar de ses confrères, Nicolas Demande ne pense pas non plus que des mots comme « complément d’objet direct » ou comme « auxiliaire » sont trop compliqués pour des enfants de primaire.

Décidément, les propos de Marc Wilmet échauffent les esprits….

« Mais ce linguiste a raison de taper sur le clou !, remarque l’instituteur. Ce débat mérite d’être posé. La pratique de la grammaire telle qu’il la définit existe encore. »

L’historique à la rescousse

Le formateur Benoît Wautelet estime qu’il est possible de donner sens à la grammaire en expliquant l’historique de certaines règles (lire l’encadré ci-contre pour découvrir deux exemples qui pourraient surprendre les plus grands amoureux de la langue française). Pour le directeur de l’Institut Saint-Joseph, on peut le faire « de façon ciblé », en 5ème ou en 6ème primaire. Un avis qui n’est pas partagé par Bernard Van Coppenolle, de l’école de Champion : à ses yeux, en primaire, les élèves sont trop jeunes pour se lancer dans la linguistique historique.

Selon lui, une autre manière pertinente de faire sens est de toujours partir des textes. Encore faut-il avoir bonnes sources : de l’avis de plusieurs acteurs du terrain, il n’est pas forcément facile de dénicher de bons livres de grammaire et des textes d’auteurs de qualité.

 

 

 

 

 

  

Donner du sens

Une manière de rendre la grammaire plus attractive est d’expliquer l’historique des règles. Deux exemples.

Pourquoi certains noms s’écrivent en « x » au pluriel ? Pour comprendre, il faut remonter au temps des moines copistes. En latin, beaucoup de mots se terminaient par « us ». Pour gagner du temps, les scribes utilisaient une abréviation qui ressemblait à une petite croix : « x ». Dans certains textes, on a retrouvé des formes comme « chevax ». On a remis le « u » pour correspondre à la prononciation.

Pourquoi le participe passé s’accorde avec être et pas avec avoir ? Les moines copistes écrivaient tous les mots en les collant les uns aux autres, sans espace, pour gagner de la place. Ainsi quand « ce dont on parle » était devant dans la phrase, les moines pouvaient accorder. Quand le complément arrivait plus tard dans la phrase, c’était trop tard, ils ne savaient plus aller changer la terminaison du participe passé dans le texte.

   Anne-Charlotte Bersipont
 Source : Lesoir  
   
   
Recherche
rentree